Cherche toujours
Nous avons interrogé Etienne Chaillou, coréalisateur avec Mathias Théry du remarquable documentaire « Cherche toujours » coproduit par Arte et Les Films d’Ici, que nous diffusons dans le n°1 d’universcience.tv :
Pourquoi avoir fait un film sur la recherche ?
À l’origine, c’est une demande de l’association Sauvons La Recherche montée en 2004 suite aux grèves des chercheurs. Le groupe SLR de Lyon avait apprécié un précédent court-métrage documentaire* de Mathias, portrait de son frère Manuel, jeune chercheur. SLR est une association militante, nous leur avons demandé d’être libres concernant le propos. Ce ne serait pas un film ouvertement politique. S’en est suivi un « casting » dans les laboratoires de recherche, et un jour nous sommes arrivés chez Stéphane Douady…
« La Vie après la mort d’Henrietta Lacks » (25’, 2004, production ENSAD), Prix du jury, Prix du jury jeune du Festival du film scientifique d’Oullins
Comment s’est fait le choix de filmer Stéphane Douady et son équipe ?
La surprise de trouver un laboratoire aussi vivant, après une série de rencontres dans des labos de biologie forcément plus aseptisés. Le décor parlait des hommes. Puis l’accueil de Stéphane a achevé de nous convaincre. Il a pris le temps de nous expliquer son travail, tissant des liens entre la recherche et le travail artistique auquel nous sommes confrontés, rappelant que la curiosité, l’intuition et l’imaginaire sont tout autant nécessaire au chercheur que la rigueur et la persévérance. Le reste de l’équipe s’est montré également très accueillant, prête à se poser les questions qui nous intéressaient.
Combien de temps a duré le tournage ?
La période de tournage s’est étalée sur un an et demi, mais le temps de tournage cumulé ne doit pas excéder trois mois. Nous venions régulièrement au labo, sur des périodes prolongées pour mieux se faire accepter. Une semaine par mois vaut mieux qu’un jour par semaine…
Les rêves de Stéphane Douady si importants dans le film sont-ils bien réels ?
Ce sont les rêves de Stéphane, nous lui avions confié un enregistreur dans lequel il racontait son rêve chaque matin au réveil. Nous avons ensuite fait notre sélection et nous lui avons fait redire dans un bon micro.
Un exemple : le rêve natte
« Lundi matin. Je me souviens juste de la fin de mon rêve.C’était une discussion autour de quelqu’un assis sur une pierre avec des longs cheveux noirs. Dont une partie était tressée verticale comme une colonne. Et la discussion était de savoir, quand les cheveux brûleront à partir du bas, comment le feu allait se propager et si ça allait être très différent dans les cheveux et dans la colonne. «
Qui est le dessinateur ?
Nous sommes tous les deux concepteurs des dessins (que représentent-ils ? Quel est leur style ? Comment vont-ils évoluer ?, etc), mais c’est moi qui tiens le crayon (les dessins sont faits à la main sur papier), je suis le spécialiste du dessin animé.
La musique originale du film semble être totalement improvisée …
Le travail avec Mathieu Lamboley le compositeur a débuté très tôt. Nous voulions inclure sa recherche dans ce film… qui se cherchait. Nous avions au départ envisagé une séquence où il rencontre Stéphane Douady autour d’un piano, et interprète différents états d’âmes traversés au cours d’une recherche. Nous n’avons pas conservé cette séquence au montage, mais le travail de Mathieu était lancé. Puis nous avons ensuite progressé par aller-retour entre lui et nous, l’image influence la musique et inversement.
Capter le son dans le désert n’a pas dû être une mince affaire…
Le « chant » des dunes est au contraire très facile à capter, nous n’avons pas utilisé de dispositif particulier, le son est suffisamment puissant, il suffisait d’allumer le micro. Le tournage dans le désert, c’est vraiment pénible à cause du sable qui s’infiltre partout.
Tout au long du film on a le sourire aux lèvres… une volonté délibérée ?
C’est une intention de départ : désacraliser la recherche.
Ci-joint un extrait de la note d’intention qui a suivi le repérage :
« Nous souhaitons envisager le film très près de la personnalité de ses acteurs. Dans l’imaginaire collectif, le chercheur est un être en blouse blanche enfermé dans son laboratoire où il bûche sur des questions ennuyeuses que l’on ne comprend pas. Nous voulons l’incarner, le montrer dans son intimité. ».
Comment se construit le travail à deux réalisateurs ?
Écriture, montage fonctionne à la méthode dite du « ping-pong ». Efficace. À une idée répond une autre. Ça nous oblige aussi à bien formuler nos intentions pour que l’autre les comprenne.
Le tournage implique de capter de l’image et du son. Ça tombe bien, nous sommes deux.
Caméra et micros. l’Oreille peut aider l’Œil enfoncé dans son cadre à y voir un peu plus large.
Pour filmer du quotidien, établir un contact, capter des événements intimes, une équipe trop importante peut gêner. Nous préférons être une cavalerie légère, prompte à réagir, plutôt qu’une artillerie lourde, qui fera certes de belles images, mais ratera peut-être LE moment où il fallait être prêt.


Merci pour cette interview et pour la diffusion de ce remarquable documentaire. Il est extrêmement riche et offre de nombreux angles d’approche et d’interprétation, dont celui adopté dans le compte-rendu suivant : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2009-2-page-349.htm